Les zélés du désir

Les zélés du désir

par Nada info

L’économiste Frédéric Lordon repère au travers de la figure du consommateur roi véhiculée par la publicité, l’impact de la propagande ultra-libérale sur le salariat.

Transcription

> Diffusion publicité La Poste / Colissimo

Gilles Balbaste : Alors ça, c’était il y a deux ans. C’était il y a deux ans, et à l’époque déjà tu avais sauté au plafond. Si on peut dire cette expression.

Frédéric Lordon : Oui oui … on peut dire ça.

Gilles Balbaste : Et dernièrement je tombe sur une autre pub, c’est un remake, et c’est à peu près la même chose. Et ça c’est Renault.

> Diffusion publicité Renault

Gilles Balbaste : C’est un cran au dessus …

Frédéric Lordon : Oui, c’est un cran au dessus.
C’est deux pubs, qui en fait n’en font qu’une, disent quelque chose d’extrêmement profond, ça révèle presque la vérité intégrale du capitalisme à l’époque libérale. Il a le pouvoir de s’instituer en quelque sorte ce que j’appelle le désir maitre, qui va convoquer et faire venir à lui d’autres forces qui sont des forces subordonnées. Le point ultime de cette logique, c’est de réduire ces forces, ces puissances d’agir subordonnées et enrôlées à l’état de pures choses, c’est à dire d’objet dont l’usage est entièrement libre.
Alors là, il faut faire un petit détour pour saisir aussi ce qu’il y a de spécifiquement néolibéral dans cette affaire, et même si ça peut sembler paradoxal au début, ce petit détour il nous fait passer par la finance.
Dans la finance, je veux dire dans la finance dérégulée, dans la finance des marchés, etc, il y a une propriété quoi est absolument centrale, qui est la propriété fétiche de tous les investisseurs et qui s’appelle la liquidité. Qu’est ce que c’est que la liquidité ? C’est la capacité pour un investisseur de rentrer ou de sortir du marché exactement comme il le veut. C’est à dire, c’est la possibilité pour un acheteur de toujours trouver un vendeur, et pour un vendeur de toujours trouver un acheteur. Cette propriété de la liquidité, elle dit quelque chose de très profond sur un certain état du désir. Ca veut dire que la propriété de liquidité est cela même qui offre aux investisseurs cette possibilité révérée entre toutes, de ne voir jamais leurs désirs fixés et immobilisés quelque part. Donc ça restitue au désir une labilité intégrale et indéfinie. la liquidité, c’est que par exemple, tu as eu un premier désir qui était d’investir dans l’entreprise « A », tu as acheté des actions de la société « A », et puis tu te dis « ah mais non finalement, c’est pas de la « A » que je voulais, c’est de la « B » - ça te rappelle quelque chose, tu vois ? Est-ce que je livre chez tatie-machin ou bien au pressing à côté, ou alors est-ce que je mets des amortisseurs ou est-ce que je ne les mets pas dans la révision. Ah ben non, je voudrais de la « B », alors je revends immédiatement les actions que j’avais acheté de la société « A », et je le peux puisque la propriété liquidité est là, qui me le permet, le marché fonctionne H 24, la cotation est en continu, etc, et je vais aussitôt m’investir dans la société « B », et puis je me dis mais non, finalement la société « A » c’était bien, je veux y retourner, tout de suite ! Et je peux le faire, aller, je désinvesti de la « B » et je retourne dans « A », et puis si je veux la « C » dans la minute qui suit, je peux le faire également, etc.
Donc tu vois, il y a cette configuration du désir qui est un truc de possibilités infinies, de réversibilité permanente, et d’options multiples systématiquement offertes, de telle sorte que l’on peut passer de l’une à l’autre sans le moindre coût, avec une parfaite facilité, et c’est bien ça que charrie cette idée de liquidité. Alors cette idée de liquidité comme ouverture quasi-infinie des possibilités du désir est un truc si puissant et si vertigineux que, c’est mon hypothèse, le capitalisme néolibéral a voulu la généraliser à tous le compartiments de la vie économique …

Gilles Balbaste : C’est plus dur.

Frédéric Lordon : Alors c’est plus dur, ça résiste …

Gilles Balbaste : La liquidité ça permet de jouer très très rapidement, une usine, en acheter en vendre une, il y a des plans sociaux, il y a peut être des contraintes environnementales, enfin il y a des tas de choses casse-pied pour cette liberté totale dont on parle là.

Frédéric Lordon : Oui, tu as raison, mais surtout si tu veux, ça fait des différences dans le type de bien qu’on envisage. Par exemple, si tu es un consommateur, que tu veux une voiture et que tu la veux peinte en rouge, tu dis je veux la voiture peinte en rouge, alors on te la peint en rouge, mais alors tu ne peux pas dire « ah non finalement je la voulais jaune canari », non ça c’est pas possible. En revanche, dans le domaine des services, là cette flexibilité dans la prestation devient infiniment plus grande. Et alors tu as raison, cet idéal qui est réalisé sous sa forme pure dans la sphère des marchés financiers sous l’espèce de la propriété de liquidité ne peut être qu’un idéal, mais c’est un idéal dans lequel vers lequel on s’efforce de cheminer aussi loin que possible.

Gilles Balbaste : Dans les autres sphères …

Frédéric Lordon : Absolument, dans les autres sphères. Ce que montre ces pubs, c’est que le chemin se fait quand même, globalement, il se fait plutôt bien. Donc les entreprises prestataires de services, puisque là on a la Poste, on a Renault, mais là pas Renault vendeur de bagnoles, Renault qui fait de la révision … Les entreprises prestataires de services ont ce truc là, cette idée la en tête qui est tellement puissante, qui est tellement vertigineuse qu’elle fait paradigme, donc on va s’efforcer de la réaliser complètement, et pour la réaliser ça veut dire que les salariés sont reconduits à l’état de ressource, mais quasi-objectale, c’est à dire des trucs qu’on peut manipuler exactement comme on veut, exactement comme le désir le souhaite. Alors ce qui est tout à fait impressionnant dans cette histoire, mais c’est aussi l’histoire du capitalisme néolibéral, c’est que tu as une espèce d’alliance monstrueuse entre deux désirs maitres, le désir du consommateur et le désir du capitaliste - alliance qui se forme sur le dos des désirs subordonnés qui sont ceux des salariés, avec cette particularité qui est toujours aussi impressionnante, que les deux extrémités de la chaine ne font qu’une seule et même chose. C’est le même bonhomme à un bout qui est le consommateur-roi, dont les désirs maitres sont rigoureusement transmis au travers du pole du capital, mais c’est le même bonhomme aussi qui est salarié, asservi et qui est transformé en espèce de pantin dont on peut tirer toutes les ficelles pour le faire partir dans une direction, puis dans l’autre ou dans une troisième, selon les désidératas des consommateurs qui tapotent sur leur tablette et qui disent je veux ci, ah non je veux ça, ah finalement je veux une troisième chose, etc, etc. Donc si on file la métaphore financière, on pourrait dire que l’objectif de ce capitalisme là, et notamment de ce capitalisme de services, c’est la liquéfaction du travail. il faut rendre le travail aussi liquide que n’importe quel actif financier, et finalement aussi indifférent quel n’importe quel actif financier. On peut passer de l’un à l’autre, faire faire ceci ou cela au salarié sur simple demande. Et ça doit répondre à l’instant même, au doigt et à l’oeil.

Gilles Balbaste : C’est accompagné souvent par des lois, des cadres, etc, moi dans les documentaires que j’ai pu faire sur les services, je remarquais en fait cette complicité qu’on donnait de plus en plus à des tas de gens, d’avoir tout ce qu’ils voulaient au moment où ils voulaient dans les services …

Frédéric Lordon : Oui.

Gilles Balbaste : C’est à dire que tu peux aller acheter ton steak haché à 1h du matin au Monop’ … on est dans cette configuration là, c’est à dire dans le service d’arriver vers une fluidité du désir maximale.

Frédéric Lordon : Absolument, c’est exactement ça …

Gilles Balbaste : C’est plus dure dans l’industrie … faire pousser des fraises en décembre, on le faire peut-être au Chili, mais pas en France, on y arrive peu à peu, mais …

Frédéric Lordon : Absolument, le service c’est ce qui permet de développer ça sous sa forme maximale, et puis tu vois que ça rentre en résonance avec « Ah l’industrialisation, c’est fini, ce qu’il faut développer c’est le secteur des services, etc », et en effet il a de l’avenir et il fait très plaisir à tous les dérèglementateurs de tous poils. Donc il y a quelque chose qui est très impressionnant et qu’il faudrait restituer également dans une histoire plus longue des transformations du capitalisme, une histoire disons de moyenne période à l’échelle d’un demi-siècle, qui consiste en l’avènement du consommateur comme figure dominante. La logique du système se pense autour d’un figure dominante, en apparence en tous cas, qui est celle du consommateur. Or comme tu sais, à l’époque du capitalisme Fordien, la figure dominante, c’était celle du salarié producteur. Non, maintenant c’est autour du consommateur que tout doit se réordonner, et là aussi il y a un désir qu’on va ériger en position de désir maitre et c’est celui du consommateur. Ca se voit dans toute une série de choses, tu ouvres ta télé et tu tombes sur un reportage de Jean-Pierre Pernaut sur l’ouverture de Bricorama le dimanche, c’est ça. C’est ça qui donne la logique générale du système et c’est ça qui réordonne même les catégories du « bon sens ». Pourquoi faut-il que Bricorama soit ouvert le dimanche ? Parce que si ça se trouve dimanche je peux avoir envie d’aller acheter une tringle à rideaux ou une clé à molette. Et alors si on s’oppose à ça, c’est les droits de l’homme qui sont foulés au pied.

Gilles Balbaste : Puisqu’on y est, on peut s’amuser à regarder un tout petit truc …

> Extrait de l’émission « Bourdin Direct » du 29 novembre 2013 au cours de laquelle Thierry Lepaon était l’invité d’Apolinne de Malherbe :

Thierry Lepaon : On est contre le travail le dimanche là où ce n’est pas nécessaire. Là ou les gens ont besoin d’avoir des horaires de travail atypiques, que ce soit la nuit, que ce soit le samedi, que ce soit le dimanche, je pend aux professionnels de santé par exemple, je pense à la police, je pense à la gendarmerie, là il y a effectivement un besoin de service public qui nécessite à ce que des gens travaillent le dimanche. Vendre du parfum après 21h sur les Champs Elysées par Sephora, c’est pas un acte obligatoire …

Apolinne de Malherbe : Mais mais mais, mais qui vous êtes pour décider qu’est-ce qui est nécessaire ou pas nécessaire ?

 

Frédéric Lordon : Ah oui ! Je l’avais vu à un zapping, génial hein ?

Gilles Balbaste : C’est qui vous êtes pour décider ce que j’ai envie de faire

Frédéric Lordon : Oui ! (rires) Exactement.

Gilles Balbaste : Elle est choquée

Frédéric Lordon : Absolument, mais je te dis, c’est un droit de l’homme qui est offensé là, enfin vraiment, c’est un droit de l’homme de pouvoir aller chez Sephora à 1h du mat’ si on veut.

Gilles Balbaste : Là on rejoint la pub

Frédéric Lordon : Oui oui, alors après on pourrait tomber dans des interprétations psychanalytiques à la truelle sur la régression totalement infantile du désir complètement déboutonné …

Gilles Balbaste : J’allais te le dire quand même, parce qu’on raconte quand même que le boulot des parents c’est de contenir le désir immédiat, le plaisir immédiats des enfants pour les orienter vers un plaisir plus lointain, et c’est ça grandir, devenir adulte, c’est de différer son plaisir immédiat, et là tu es en train de me raconter qu’en fait il ne faut absolument pas le différer, il faut qu’il soit immédiat, le capitalisme est très près à ce niveau là …

Frédéric Lordon : Oui, c’est même plus que ça, il faut soit inscrit dans un droit. Le droit de consommer tout ce qu’on veut quand on veut. Oui, celle là (vidéo), je ne m’en souvenais pas, mais elle est belle !
Fais voir celle de la SNCF, parce que …

> Diffusion publicité SCNF

Frédéric Lordon : C’est une autre variante, c’est nous mettons à votre service une armée de spectres transparents. C’est à dire on va se faire tellement discret qu’à la fin ces gens là n’existent pas. Mais tu vois, c’est le cran d’après hein. les deux premières (pubs), la Poste et Renault, c’est regardez nous avons déjà réduit nos salariés à l’état de chose, c’est à dire à l’état de pantin dont vous n’avez plus qu’à tirer les ficelles selon vos propres désirs … et le cran d’après, c’est on les a tellement chosifiés et objectalisés qu’à la limite ils n’existent plus comme êtres humains. donc ils sont transparents, et notre idéal c’est qu’on s’effacer totalement pour vous laisser baigner dans une espèce de cocon de servie parfait. Bon, là ça va très très loin. Il y a quelque chose qui est vraiment de l’ordre de la négation de l’humanité et de la personnalité des salariés à ce degré. Et comme tu dis, c’est pas étonnant que cette superbe triplette vienne du service public. Donc la Poste, Renault et la SNCF, Renault ancienne nationalisée, et la SNCF.
Et c’est là qu’il y a quelque chose à dire sur cette espère de surrection du consommateur comme figure dominante le capitalisme, parce que ça s’inscrit aussi dans tout un ensemble de dispositifs institutionnels, en particulier dans le cas européen, avec toutes les pressions à la dérèglementation, et cette prééminence absolue de la figure du consommateur a été formalisée dans le droit, dans le droit européen, et en particulier dans le droit de la concurrence. Sur la construction européenne, il y a une espèce de contre-sens récurent phénoménal qui est fait systématiquement par les élites françaises à propos de la notion d’économie sociale de marché, qui est une notion issue de la pensée allemande et issue de la pensée ordolibérale allemande. Alors les français, en particulier les socialistes, ou plus exactement la droite complexée, se jettent là-dessus en disant « regardez ! L’Europe c’est l’économie sociale de marché », et dans économie sociale, il y a sociale mon bon monsieur, ce qui veut dire que c’est social. Et alors le contre-sens est radical. Parce que dans la pensée ordolibérale allemande, tout ce que l’économie sociale de marché a de social vient exclusivement du marché, donc ce n’est pas du tout une idée qui te dit « il y a le marché, mais on va l’encadrer avec des institutions régulatrices, on va le coiffer par un appareil d’état-providence, des régulations sociales, etc », non c’est pas ça. L’économie sociale de marché c’est que les objectifs sociaux sont accomplis par le marché lui-même, et sont abandonnés aux seuls fonctionnement du marché pourvu qu’on surveille que celui-ci fonctionne toujours selon les mécanismes de la concurrence libre et non distendue. Pour ça il faut des institutions bienveillantes comme la commission européenne pour le surveiller, le maintenir, etc, etc. Et c’est là, tu t’en souviens, que le débat sur le traité constitutionnel en 2005 était une espèce de gigantesque parodie, où on nous faisait croire qu’il y allait avoir du droit social dans les traités européens, mais macache bono, le droit le plus puissant de la construction européenne, c’est le droit de la concurrence, et c’est ce droit là, avec toutes ses pressions, la dérèglements des services publics etc, qui garanti au consommateur sa position de clé de voute du système, dont tout découle après. C’est à dire le gars qui part dans un sens où dans un autre avec les amortisseurs en main, le type de colissimo qui fait des bonds et des  triples saltos dans les airs, et les gars de la SNCF qui deviennent des invisibles.

Gilles Balbaste : Oui c’est ça, c’est à dire que là on est dans un paroxysme de négation du salariat, c’est très violent quand même … […] On se disait aussi de ne pas laisser passer ça. Avant ils étaient dans les tranchées quand même, un peu, là maintenant, ils ont remarqué qu’ils pouvaient sortir des tranchées et qu’ils allaient à découvert, et qu’il n’y avait pas les mitrailles en face. Et ça, c’est peut-être ce qu’on fait là cet après-midi, une façon encore de lancer des mitrailles, parce qu’on ne peut pas ne pas réagir …

Frédéric Lordon : Oui, ce qu’il faut bien mesurer, c’est la puissance du reconditionnement en longue période de tous les esprits, de tous les esprits - je t’ai dit tout à l’heure - y compris le mien, où les défenses s’abaissent. Moi ce que je voudrais savoir, évidemment on ne le pourra jamais, c’est savoir comment les spectateurs qui ont reçu ces publicités y ont réagi. Et mon pronostic, malheureusement, ce serait que personne n’y a vu mèche, et que ce sont des choses qui sont entrées dans nos conceptions du naturel à l’époque néolibérale. Ben oui c’est normal, c’est ça …

Gilles Balbaste : Ou qu’on rigole …

Frédéric Lordon : oui, ou qu’on rigole, c’est drôle, c’est rigolo, ouais ouais, c’est rigolo ce type avec les amortisseurs qui part dans un sens ou dans l’autre, c’est Chaplinesque, c’est créatif, mon dieu comme c’est drôle … et puis finalement si ça marche comme ça, eh bien tant mieux pour moi. Donc oui, les pires menaces, ce sont les plus insidieuses.