De la désastreuse manipulation des mots

De la désastreuse manipulation des mots

par Manuel Borras // Source : Regards //

Dans le langage du gouvernement, la trahison des mots a prolongé la trahison des promesses, conduisant au déni du sens et des conséquences de son action. L’écart entre les paroles et la réalité sociale creuse aussi le discrédit de la politique.

« Il faut mettre fin aux grands écarts entre les discours et les actes » réclame le politiste Yves Sintomer. C’est, selon lui, l’un des moyens de la « démocratisation de la démocratie » qu’il appelle de ses vœux, mais surtout une condition sine qua non de l’endiguement du risque de dérive vers un régime autoritaire.

Le chemin inverse est pourtant emprunté par les gouvernants français actuels. À tel point que l’on n’assiste plus désormais à de "simples" promesses de campagne non tenues, mais plutôt à une antinomie, en temps réel, entre les faits tels qu’ils sont, objectivement, et la manière dont la communication gouvernementale nous les présente. Nos dirigeants, décomplexés ou peut-être simplement déconnectés de la réalité, s’emploient à désigner par leur exact opposé les politiques qu’ils mènent, ainsi qu’à dénoncer chez les opposants la prétendue existence de leurs propres dérives.

Inversions du sens

Si le procédé n’a bien sûr rien de neuf, il en va autrement de sa présente surexploitation, qui plus est par un gouvernement "de gauche". La stratégie de communication, qui puise largement dans la syntaxe néolibérale, est à la hauteur de la pilule de régressions sociales et juridiques que le gouvernement tente de faire passer. Les attaques contre les citoyens et leurs droits sont ainsi qualifiées d’améliorations. On loue la « modernité » d’une « protection sociale du XXIe siècle », quand il s’agit en réalité de revenir sur un siècle d’avancées sociales. Dans le même temps est fustigé le « passéisme » des syndicats, qui voudraient eux… « revenir au XIXe siècle ».

La méthode touche parfois même à la provocation. En particulier lorsque le Parti socialiste organise, le 8 juin, un meeting intitulé "Loi travail : face aux régressions de la droite sénatoriale, défendons le progrès social". Au menu, un festival de novlangue, mais aussi une posture de sauveur de la "vraie" gauche face à une droite dure et une gauche "extrême" qualifiée d’irresponsable car critique. Le tout sur fond de joyeuses scènes de camaraderie aux allures factices. À quelques pas de là, la contre-manifestation syndicale est bloquée et gazée par la police, station Cours Saint-Emilion.

Cette dénaturation de la langue se retrouve jusque dans les noms des lois et projets de lois rétrogrades. La loi travail répond au doux euphémisme de "projet de loi visant à instaurer de nouvelles libertés et protections pour les entreprises et les actif-ve-s", quand la loi Macron se nomme "loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques".

Hiérarchie des indignations

Le gouvernement accuse ses opposants de tout ce qu’il ose lui-même. Les mots choisis sont forts, le champ lexical sécuritaire et guerrier. Les grèves et blocages sont qualifiés de « prises d’otages », au moment où l’article 49.3, constitutionnel, certes, mais antidémocratique, est utilisé. Les violences politiques, économiques et symboliques [1] sont passées sous silence, quand un jet d’œuf sur un costume entraîne un flot de réactions indignées. On souligne largement le nombre de policiers blessés en marge des manifestations, et Bernard Cazeneuve fait un dangereux rapprochement avec les deux policiers tués à leur domicile à Magnanville. Rien, par contre, sur le nombre élevé de manifestants blessés.

La CGT est tantôt accusée d’être « débordée », tantôt assimilée aux violences des « casseurs » – réelles, surtout le 14 juin – via une prétendue « complicité passive ». On demande inlassablement à ses représentants s’ils reconnaissent « leur responsabilité ». On prête des tâches à son service d’ordre – le maintien de l’ordre public – qui ne lui incombent pas légalement, alors qu’en parallèle la désorganisation des forces de l’ordre atteint un niveau jamais observé jusqu’ici. On demande aux syndicats de faire preuve de « responsabilité » en annulant les prochaines manifestations, jusqu’à aboutir le 23 juin à Paris à un "parcours" circulaire ubuesque décidé par le ministère de l’Intérieur.

Manipulation encore, l’utilisation d’événements pour se dresser en défenseur de ce que l’on dégrade soi-même. C’est le cas lorsqu’une dizaine de vitres de l’hôpital Necker sont fracturées le 14 juin à Paris. Là aussi, le vocabulaire est ‘’finement’’ choisi [2] par ces soudain grands défenseurs de l’hôpital public. [3] De même, les vitres brisées du siège de la CFDT, jeudi 23 juin, si condamnables soient-elles, sont qualifiées d’« attaque contre la démocratie sociale » par les acteurs mêmes de l’offensive contre les droits des salariés et le "dialogue social", Manuel Valls, Myriam El Khomri et Jean-Christophe Cambadélis en tête.

"Fictions politiques"

Les accusations, les causes, les culpabilités, les violences – physiques et symboliques – sont retournées. Ce gouvernement, qui est la cause des régressions et des troubles, s’érige en défenseur d’un « progrès » et d’une « modernité » que la population et ses organisations, « dangereuses », menaceraient par leur « violence » et leur « passéisme ». Les coupables se font inquisiteurs, soutenus par de grands médias qui reprennent les prétendus griefs en boucle. Pendant ce temps, on ne parle plus des sujets centraux : la loi travail et son retrait, les lois sécuritaires et répressives, l’abandon par l’État des migrants et réfugiés... Cette stratégie d’évitement alimente la frustration, la colère même, de nombre d’opposants aux politiques menées à l’heure actuelle, confrontés au déni de réalité d’un gouvernement en total décalage.

Les réactions officielles au "Brexit" – avec par exemple le subit retour du "peuple" dans les discours des gouvernants – montrent que la tendance est générale. Les mots ont-ils encore un sens, servent-ils à autre chose qu’à travestir le débat public et à éluder les véritables termes des problèmes posés ? Selon Christian Salmon, cette situation de déconnexion est le fruit d’un long processus de perte de pouvoir des dirigeants politiques nationaux – face aux intérêts privés, à la finance mondialisée, aux institutions internationales – qui transformerait le jeu politique en un simple théâtre. Un théâtre dont les acteurs, impuissants, se consacreraient principalement, dans une lutte permanente pour le pouvoir, à l’élaboration de stratégies de communication sous forme de storytelling, de “fictions politiques”. Des fictions politiques qui puisent désormais unanimement leur langage dans la sémantique néolibérale, gouvernements sociaux-libéraux inclus. Chantal Mouffe affirme que les libéraux de tous bords « prétendent faire une philosophie politique sans politique » (lire son interview dans le prochain numéro de Regards) qui, c’est le terme de Christian Salmon, « agonise ».

Il semble donc que le problème soit structurel, et que les solutions résident dans la remise en cause globale des institutions politiques et médiatiques telles que nous les connaissons aujourd’hui, et de l’homogénéité idéologique qui les caractérise. En commençant par dévoiler les manipulations de langage pour contribuer à remettre le fond au centre des débats et de la vie politique. Car l’urgence est là : pendant ce temps, la droite qui s’assume et l’extrême droite assistent à la cacophonie ambiante en se frottant les mains.

Notes

[1D’un Emmanuel Macron et son « meilleur moyen de se payer un costard, c’est de travailler », par exemple.

[2L’établissement « pour enfants malades » a été « dévasté » par des « hordes de manifestants violents », des « sauvageons ». Le tout en présence de « l’enfant des policiers assassinés », se risque même à s’indigner Bernard Cazeneuve.

[3Une diversion qui tente d’éclipser le caractère massif de la manifestation, par ailleurs très nettement minimisé par les chiffres de la préfecture – 80.000 manifestants – comme le montre une vidéo prise du haut de la Tour Montparnasse.