Déraison d’état

Déraison d’état

La dégradation d'une partie de la façade de l'hôpital Necker à Paris permet de mesurer l'orientation qu'ont pris l'information et la communication politique dans notre société. A l'instar d'une chemise arrachée, les bris de vitres passent avant l'Humain et servent exclusivement de faire-valoir, rajoutant ainsi à l'indécent, à l'immonde, à l'abject.

A l'époque, alors que 2900 individus, et plus encore 2900 foyers, sont menacés par une vague de licenciements (dont on connait les dommages sociaux, sanitaires et familiaux que cela provoque, et ce jusqu'à la mort) par une firme bénéficiaire, la colère monte et un bout de tissu malmené suscite l'indignation unanime de l'establishment touché en son coeur : l'allégeance de la plèbe au symbole du pouvoir ne fait plus recette.
"Aujourd'hui", alors que des centaines de milliers de personnes (parler de 80000 est au moins aussi "ridicule" que les propres déclarations de Manuel Valls - non-élu, et avec une côte d'opinion défavorable massive, faut-il le rappeler - sur le million annoncé par les syndicats), inquiets pour leur avenir, celui de leurs proches, comme 70% de la population, l'incident majeur sur lequel le-tout-paris tricote est la casse de vitres (par UNE énergumène) avec pléthore d'amalgames qui n'ont rien à envier à l'inepte.

Là aussi, tandis que cette loi concerne le futur de près de 29 millions de personnes, la question majeure est portée sur des dégâts matériels, évacuant, comme c'est la coutume depuis le début du soulèvement populaire, tout débat de fond sur cette loi et sur les procédés clairement anti-démocratiques déployés pour l'imposer, ce qui, dans un société mercantile et amorale poussée à l'extrême, n'étonne ou n'offusque même plus les observateurs traditionnels, ceux-ci préférant miser sur le sensationnalisme. Comme le plus souvent, pour des besoins de communication, pour la constitution de lois ou pour le spectacle, une minorité est assimilée au plus grand nombre, et tout le mouvement contestataire se résume au seul casseur.
De la puissance de la raison et des proportions.

Au delà de toute cette mascarade, de tous ces faux-semblants et de cette mise en scène politiques autour de l'hôpital Necker, il y a une certaine ironie à observer l'abandon du gouvernement de ce secteur indispensable qu'est la santé, sauf quand celui-ci se rappelle à lui dans des circonstances opportunes. Toute aussi ironique, l'utilisation des enfants d'aujourd'hui comme mode de manipulation des foules pour imposer une loi dont ils seront demain les victimes, avec les dommages induits évoqués plus haut, verse clairement dans le cynisme. Non content d'avoir trahi sa parole, trahi ses électeurs, trahi la pensée socialiste et osé ce que même la droite ne se permet pas, François Hollande et sa cour incarnent aujourd'hui la dérive d'un système fondamentaliste au bord de la mort clinique, et donc prêt à tout pour quelques instants de plus.

Messieurs Cazeneuve et Valls pérorent, au chaud d'une assemblée qui n'a rien de représentative, jusqu'aux mensonges éhontés dignes des plus grandes campagnes de propagande et de désinformation chères à certains régime passés ou présents qu'ils ont la délicatesse de dénoncer à la moindre occasion. Les ficelles sont désormais énormes, l'inversion systématique, le déni permanent et la narrative du réel totalement factice. Ce qui, il faut bien le dire, interroge forcément sur la santé mentale de ces gens qui voient désormais des terroristes et de la radicalisation partout (que pourrait même incarner une certaine Cécile Duflot) et pour tous ceux qui ne partagent pas leur culte, aveugles qu'ils sont devenus face à leurs propres violences de masse qui restent sans commune mesure avec ce qu'il croient observer. S'il y a aujourd'hui un phénomène de radicalisation, il est bien à leur endroit.

Monsieur Valls encore, qui n'a décidément honte de rien en se pavanant à l'hôpital Necker avec sa ministre-casseuse de la santé, évoque à l'assemblée des "soit-disants violences policières dans les manifestations" applaudi par ses compares en transe tout autant déconnectés. Ne leur en déplaise, les violences policières sont légion à l'encontre des manifestants, des simples militants mais aussi des journalistes, sans oublier les réfugiés, et sont dénoncées de toutes parts, en France et au dehors, à commencer par ACAT, Amensty International, ONU ou Reporters sans frontières.

14 juin 2016 : Un manifestant gravement blessé par un tir de gaz lacrymogène, une deuxième personne frappée au crane s'effondre

2 juin 2016 :Coups de matraque sur des journalistes

27 mai 2016 : Tir de grenade à l'aveugle : Un homme à terre

1 mai 2016 : Tir de grenade de désencerclement à hauteur de visage

24 mars 2016 : Un CRS frappe au visage un lycéen

Il semble invraisemblable que des individus n'ayant déjà aucun pied dans la réalité de la population puisse diriger un pays en son nom. Mais quand ces mêmes n'arrivent même plus à suivre ce qui se déroule sous leur yeux, du fait même de leurs propres agissements, nous revenons encore une fois à ce déni pathologique qui devrait légitimement poser question sur leur capacité à assurer des fonctions qui selon toute vraisemblance les dépassent.

Les violences policières sont donc bien là, mais plus encore, elle reste impunies, ou presque, et sans communes mesures avec la justice expéditive réservée aux autres :

CONDAMNATIONS DE POLICIERS POUR VIOLENCES
Serge Partouche meurt étouffé lors d’une interpellation en 2011. Reconnus coupables d’homicide involontaire, 3 policiers sont condamnés à 6 mois de prison avec sursis.
Abdelhakim Ajimi meurt étouffé lors d’une interpellation en 2008. 2 policiers sont reconnus coupables d’homicide involontaire et condamnés à 18 et 24 mois de prison avec sursis.
Sékou, 14 ans, perd un œil en 2005 à la suite d’un tir de flashball. Un policier est condamné à 6 mois de prison avec sursis.
Geoffrey Tidjani, 16 ans, est gravement blessé au visage par un tir de lanceur de balles de défense lors d’une manifestation. Un policier est reconnu coupable de violences volontaires aggravées et de faux et usage de faux, et condamné à 1 an de prison avec sursis, 1 an d'interdiction d'exercer et 2 ans d'interdiction de port d'arme.
CONDAMNATIONS POUR OUTRAGE ET RÉBELLION
Un homme est condamné à un an de prison dont 6 mois ferme pour avoir jeté des projectiles sur des policiers (6 blessés) et pour dégradation d’une agence bancaire.
Enguerrand a été condamné à 1 an de prison ferme pour avoir fabriqué et jeté un fumigène lors de manifestations contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes en février 2014.
Gaëtan Demay est condamné à 6 mois de prison dont 2 mois ferme pour avoir participé à une manifestation interdite et pour outrage et rébellion.
Une femme est condamnée à 2 mois de prison ferme pour avoir lancé une pierre sur les forces de l’ordre et outrage lors d’une manifestation contre l’aéroport Notre-Dame-des-Landes.

Et puis il y a quelque chose d'assez curieux : comment se fait-il que ces casseurs qui font l'actualité ne soient jamais arrêtés ou si peu au regard du nombre des simples manifestants pris au gré du hasard et des coups ? Reprenons donc ce qui fait le buzz : un seul casseur, isolé, sans aucun soutien, brise méthodiquement en quelques secondes les baies vitrées de l'hôpital Necker puis disparait sans être inquiété, alors que des dizaines de policiers et CRS se trouvent à proximité immédiate et qu'un canon à eau arrose le défilé. Interpellant (si l'on peut dire). D'autant plus quand on observe l'aubaine que représente cet épisode dans l'offensive gouvernementale délirante qui s'en est suivie. Les déclarations d'un responsable du syndicat de police Alliance sur les ordres reçus ne participeront certainement pas à éclaircir la chose.

Notre société est en pleine transformation, le système qui a prévalu depuis des décennies et qui s'est nourri de lui-même est à l'agonie. Ces gouvernants d'un autre âge n'ont plus que le spectacle de l'illusion pour tenter de surnager encore un peu. L'illusion et l’autoritarisme. Certains pourront hurler à l'hérésie, mais l'état d'urgence n'a pas prémuni ces deux agents de police sauvagement assassinés le 13 juin et ne le pourra jamais. Même cet éternel Manuel Valls procède à cet aveu en pronostiquant de nouvelles victimes à venir. Il va sans dire de l’inefficacité d'un tel dispositif (et de son illégitimité) quand même ses architectes se déclarent impuissants. L'état d'urgence ne peut rien contre le terrorisme, tous les spécialistes sérieux s’accordent sur ce point. Mais il a néanmoins quelques avantages. En témoignent les centaines d’assignations à résidence et interventions musclées dans toutes les sphères militantes, de la COP21 à la loi travail. On voit donc bien où se situe le terrorisme : à nul autre endroit que dans les voix dissonantes. Ce pouvoir craint-il tant pour lui-même qu'il cherche à se protéger au travers de cette mesure ?

Qu'est-ce qu'un gouvernement qui se passe de l'avis de son peuple, de ses parlementaires, impose ses vues, restreint les libertés, malmène sa population et tente de nous liguer tous les uns contre les autres ? De quoi est-il le nom ? Avons-nous besoin de ce paternalisme, de cette condescendance ? Avons-nous besoin de ces fossoyeurs d'espoir, d'intérêt général, d'horizon, de possibles ? On murmure déjà les favoris pour la prochaine présidentielle : un condamné, un violeur de constitution et un traitre. Nous ont-ils tous emportés dans leur démence ? La folie, disait Albert, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent. Mais tout est relatif, n'est-ce pas ?