UE : les néoconservateurs de Bruxelles choisissent la confrontation avec la Russie

UE : les néoconservateurs de Bruxelles choisissent la confrontation avec la Russie

par Alain Pucciarelli // Source : Blogs Mediapart //

à la faveur de la « crise des réfugiés », l'UE fait risette à la Turquie et désavoue M. Hollande dans sa quête d'une aide militaire auprès de la Russie

Le « problème » des réfugiés conduit donc l'UE à rouvrir les négociations avec la Turquie en vue de son adhésion, et à répondre de la sorte positivement à une vieille demande des Etats Unis.

Elle fait cela au motif officiel que sans accord de fond avec la Turquie, le problème des réfugiés ne peut pas être résolu. Elle agit sans consultation officielle des pays concernés, sans tenir compte de leurs opinions publiques.

-Elle le fait juste après que la Turquie a abattu un chasseur russe en Syrie sans raison apparente autre que celle de la provocation, dont l'origine peut sans doute être recherchée du côté de Washington, qui a la haute main sur l'usage des armements sophistiqués que les Etats Unis livrent à leurs alliés. En la matière, on est en droit de supposer que la Turquie a appuyé sur la détente, mais qu'elle ne tenait pas le viseur.

-Elle le fait à la suite des événements du 13 novembre en France, et de la visite à Moscou de M. Hollande quêtant une aide pour abattre « Daesh » (alors que l'UE a reconduit les sanctions contre la Russie). Cette escale moscovite succédait à une entretien humiliant à Washington avec M. Obama, qui a maintenu son préalable, le départ de M. Assad (inacceptable pour la Russie), pour s'engager dans une coalition anti Daech en dépit de l'agression qu'a subie la France. Autrement dit, M. Hollande a été piteusement éconduit par notre « grand allié » qui n'a pas pu voir d'un bon œil l'éventuel rapprochement de la France et de la Russie.

-Et voilà que sur le mode Tartuffe, elle ridiculise le président français à peine rentré de Moscou en se rapprochant brutalement et étroitement d'un agresseur de fraîche date de la Russie. De sa seule initiative ? Peut-on attribuer tout cela au hasard des calendriers et des contraintes diverses et variées de la politique internationale ? A chacun d'en juger.

Une vérité paradoxale

La Turquie est donc en apparence considérée suffisamment importante dans la gestion des flux de réfugiés qu'il convient de la museler avec de l'argent (on parle de trois milliards d'euros au moins) et avec la réanimation d'une perspective politique ancienne d'intégration. On ne peut pas mieux reconnaître dans tous les cas qu'elle est largement à l'origine de l'invasion migratoire qui secoue l'UE.

Cette réouverture officielle des négociations visant à permettre son entrée dans l'UE intervient à un moment où le régime de M. Erdogan donne des signes d'autoritarisme réels, par exemple à travers la mise au pas de la presse d'opposition, ou l'emprisonnement de journalistes dénonçant la collusion entre la Turquie et Daech, alors que M. Poutine dénonce cette collusion et accuse Ankara de commercialiser le pétrole vendu par l'  « Etat islamique ». L'UE prend cette décision lourde de conséquences au moment où les avions turcs supposés frapper Daech s'en prennent surtout aux Kurdes, qui se battent précisément contre Daech, comme le faisait le chasseur russe abattu dernièrement. Tout cela se produit sur fond d'islamisation accélérée de la société turque et d'alliance étroite avec les états sunnites de la région, dont le Qatar et l'Arabie Saoudite, proches alliés eux aussi des Etats Unis et soutiens puissants des islamistes qui mettent la Syrie à feu et à sang.

Autrement dit, l'UE tend symboliquement la main à Daech alors que M. Hollande tente, ou fait semblant de tenter d'organiser une coalition contre ce groupe terroriste dont la naissance doit tout aux Etats Unis (lire les déclarations du général Desportes devant le Sénat le 12 décembre 2014, Les crises.fr).

Cet étrange rebondissement intervient après que des preuves ont été apportées de l'implication illégale, secrète et très concrète (armes, argent, conseillers) des pays européens (aux côtés des Etats Unis), dont la France, dans la guerre menée par les groupes terroristes, modérés ou pas, contre le pouvoir de M. Assad. M. Hollande a reconnu des livraisons d'armes en direction de « rebelles modérés » faites en toute illégalité internationale. M. Fabius a légitimé le soutien à un « groupe modéré » (Al Nosra), qui vient d'applaudir au massacre du 13 novembre à Paris, en parlant du « boucher Assad » et du sang que ce dernier aurait sur les mains.

Si tel est le cas, et pourquoi pas, en a-t-il autant que M. Obama, ou que son prédécesseur M. Bush (la liste des bourreaux est infinie) ? Est-ce là un argument recevable en politique internationale, surtout quand les monarchies moyenâgeuses et barbares du golfe sont nos alliées ?

Un désastre européen programmé ?

On peut opter pour deux visions de la situation actuelle, dont la gravité ne semble pas mobiliser nos médias, qui s'extasie sur la COP21 ou les nouvelles frappes occidentales (avec l'Allemagne et le Royaume Uni) autour des Etats Unis qui, espérons-le, seront plus efficaces que les précédentes. A moins qu'une nouvelle provocation anti russe ne vienne égayer nos soirées.

La première vision, rebattue par la « grande » presse, s'en tient à la prise en compte du cours « normal » des politiques européennes, faites d'accommodement, de compromis et d'arrangements entre amis dans un contexte aujourd'hui délicat, celui des réfugiés. Ce qui est oublier les conditions et le moment où cet accord intervient. Et sauf bien entendu que cette mollesse supposée des instances européennes fait place dès que nécessaire à une rigueur et à une brutalité sans pareilles, par exemple à l'occasion de l'affaire grecque.

A noter que la « une » du Monde.fr du mardi 1er décembre (au moins dans la matinée) ne souffle pas un mot sur cet énorme événement, la reprise des négociations d'adhésion avec la Turquie, et que le 20h d'Antenne 2 du même jour fait de même, ce qui en dit probablement toute l'importance véritable.

Une autre réalité ?

On a parallèlement le droit, et sans doute le devoir civique, de voir les choses d'un autre œil, au moins pour essayer de comprendre une réalité qui, peut-être, paraît plus complexe qu'elle n'est.

Personne ne peut nier que l'afflux brutal des réfugiés dont l'essentiel vivaient dans des camps au Liban et en Turquie déstabilise les pays de l'UE, quoiqu'en disent les droitdelhommistes professionnels. Cet afflux s'est déclenché soudainement et massivement, et il est permis de voir à l'origine de cet événement un chef d'orchestre, la Turquie (par exemple!), conviée pour prix de cette action d'éclat à accéder à son vieux projet européen par ceux-là mêmes qui subissent son agression violente par flots de malheureux migrants interposés.

Cela ne « colle » évidemment pas. Récompense-t-on un état qui fait preuve d'un tel pouvoir de nuisance ? Et bien... oui ! Les réfugiés en provenance du Moyen orient sont si nombreux qu'ils feraient presque oublier les flux meurtriers de « boat peoples » qui tentent toujours de traverser la Méditerranée depuis les rivages de feu la Lybie.

Si, comme l'accord avec la Turquie paraît l'indiquer, ce pays a donc eu un rôle majeur dans ce désastre humanitaire si parfaitement mis en oeuvre, nonobstant le fait que la tragédie humanitaire globale au Moyen Orient trouve sa source dans les politiques occidentales, au premier rang desquelles celle des Etats Unis, on ne peut qu'être intrigué par la soudaine précipitation de l'UE à reprendre dans de telles conditions des négociations plus ou moins suspendues avec la Turquie, qui n'a par ailleurs jamais été officiellement découragée dans son entreprise d'intégration de l'UE, cette vieille stratégie US comme il l'a été évoqué plus haut.

Autrement dit, le vrai fil de cette histoire peut être lu en sens inverse de ce qui nous est asséné quand certains médias prennent la peine de parler de cela: le flux de réfugiés a pu être déclenché par les Occidentaux, dont les dirigeants européens, avec l'aide décisive de la Turquie, pour permettre la « nécessaire » intégration de la Turquie à l'UE selon la vision atlantiste.

On pourrait alors interpréter cette hypothèse vraisemblable comme un plan brillant destiné à duper les opinions publiques occidentales, et à renforcer la politique US au Moyen orient en adossant enfin la Turquie à l'UE, tout en accélérant le processus de désintégration des Etats européens qui de la sorte ne s'opposeront plus aux Etats Unis d'aucune manière : l'allié turc, avec les amis des états Unis déjà nombreux parmi nos partenaires européens, contribuera mieux encore à vassaliser le vieux continent et à l'ensabler dans des querelles sociétales monstrueuses depuis Bruxelles.

Nous aurons ainsi une traduction libre et imparfaite, du vieux rêve fédéraliste porté par Jean Monnet (se reporter à tous les arguments qui militent rationnellement contre une entrée de la Turquie dans l'UE et pour une sortie de la France de cette même UE).

Implications objectives

Les attentats Charlie ont conduit à la mise en œuvre de la « loi sécurité », sur le modèle du Patriot Act américain. Ceux du 13 novembre débouchent sur l'état d'urgence, comme en prolongation de la loi qui de toute évidence protège peu contre le terrorisme, surtout quand le gouvernement français a refusé (2013) les informations des services syriens relatifs aux « Français » combattant avec Daech et qu'après le 13 novembre, il ne rouvre toujours pas son ambassade à Damas, seul moyen de collecter des informations fiables en temps réel. On peut considérer à ce titre que l'Etat ne fait pas tout ce qui est indispensable à la lutte contre les terroristes, tout en instrumentalisant au maximum les conséquences des actes de ces derniers, et sans remettre en cause sa politique extérieure, qui est celle de l'UE et donc de Washington en dépit des velléités de M. Hollande de se rapprocher de la Russie.

L'UE tend la main à la Turquie, qui trempe apparemment dans des pratiques mafieuses la liant à la nébuleuse terroriste, soutenue et financée puissamment on l'a dit par les grands amis de la Turquie et de la France que sont les monarchies pétrolières. La Turquie facilite aussi grandement les allées et venues des terroristes, leurs approvisionnements, leur encadrement, mettant à ce titre aussi la sécurité des états européens en cause. Si l'on considère que l'UE est une construction politique même si on l'oublie parfois, elle nous engage donc à la fois dans le soutien à la politique impériale de M. Erdogan et dans sa complicité avec les groupes terroristes y compris ceux qui sont susceptibles de nous frapper ; la Turquie nous entraîne également, mécaniquement, dans sa confrontation avec la Russie, traduction de la stratégie belliciste des Etats Unis où certains, en haut lieu, évoquent sans recul une éventuelle aventure guerrière avec cette même Russie.

Comment aujourd'hui la Russie ne peut-elle pas prendre acte du fait que l'UE se rapproche significativement du pays agresseur qui a abattu son chasseur bombardier, et que, par voie de conséquence, elle devient ouvertement, « es qualité », un adversaire déclaré, (bientôt ennemi?) car rallié clairement aux Etats Unis, dont la responsabilité (active ou passive) dans l'attaque turque est plus que probable pour les dirigeants russes ?

La COP 21, un nuage de fumée ?

Dans ce contexte dangereux, que penser de la COP21, sinon qu'elle est à présent un rideau de fumée « bienvenu », puisque la presse nationale ne parle en gros que de cela, même si elle a été programmé bien avant ces événements ? On aurait aimé d'ailleurs que la détresse écologique de la planète fasse l'objet d'une véritable mobilisation internationale et non d'un faux semblant théâtralisé porteur d'illusions et donc de futures déceptions. On peut en effet douter de l'efficacité d'une procédure non contraignante, quels que soient les accords obtenus entre états. Il suffit à ce titre de se demander si les négociations à propos du Traité transatlantique (TAFTA, plus le traité sur les services TISA) et l'existence du traité transpacifique ne réduisent pas à néant tout projet écologique éventuel produit par les pays engagés dans la mise sur pied d'un monde qui verrait les oligarchies financières et économiques imposer leurs lois aux puissances publiques. Derrière ce nuage de fumée, donc, s'affirment la problématique Turque, et la toute puissance du parrain US déterminé à avancer ses pions contre la Russie après le choc produit par l'intervention de M. Poutine en Syrie. La soudaine décision de l'UE serait la réponse de Washington à Moscou.

Une « consolation » cependant dans cet apparent chaos protéiforme: le jour où la Turquie sera dans l'UE, les réfugiés n'en seront plus, et pourront se répandre en Europe en toute légalité !

Il est donc légitime de tirer la sonnette d'alarme, et de dénoncer les petits pas qui nous entraînent vers une possible catastrophe militaire et un probable séisme social et sociétal que non seulement Bruxelles n'anticipe pas, mais semble promouvoir. Il est vraiment temps de sortir de l'UE et de son asservissement originel aux stratégies US de domination du monde dans lesquelles nous n'avons rien à gagner, et beaucoup à perdre. Avant qu'il ne soit trop tard.