par Philippe Grasset // Source : Dedefensa

Un très récent texte de Dimitri Orlov, sur son Club Orlov, le 4 mars 2015, – qu’on peut lire en traduction française sur le Saker francophone, le même 4 mars 2015, – se penche sur ce qu’on pourrait nommer une “théorie de l’échec”, se traduisant par une “politique de l’échec” des USA. (Il n’est pas question ici de se rapporter à la finesse des échecs [chessboard] qu’affectionne Brzezinski [The Grand Chessboard, si judicieusement appliqué en Ukraine] mais bien du trivial et attristant échec [failure] ou absence de succès.)

Les questions envisagées sont celles de comprendre et d’expliquer pourquoi et comment les USA développent constamment une politique qui ne produit que des échecs. La démonstration du fait est à la fois aisé et évidente (Orlov le rappelle par un rapide constat), et la satisfaction des dirigeants devant cette suite ininterrompue d’échecs évidemment travestis en succès est aussi évidente à observer et surtout à entendre. Orlov avance plusieurs explications centrées sur la situation de l’oligarchie essentiellement financière mais avec des ramifications dans divers domaines, essentiellement nationale mais avec des ramifications internationales, etc., cherchant notamment à assurer son contrôle sur la populace ou à dissimuler son effondrement par des mesures autoritaires et policières intérieures justifiées par ces échecs et qui lui assureraient la pérennité de sa domination... («Mais si, de fait, les échecs ne sont pas un problème du tout, et si à la place il y avait une sorte de pression à l’échec, nous verrions alors exactement ce que nous voyons. [...] N’importe quelle justification pour la guerre fera l’affaire, qu’il s’agisse de terroristes étrangers ou nationaux, du croquemitaine russe, ou d’extraterrestres hallucinés. Le succès militaire n’est pas important, parce que l’échec est encore mieux que le succès pour maintenir l’ordre, car il permet de forcer l’ordre grâce à diverses mesures de sécurité.»)

Mais, devant un si vaste tableau composé de tensions constantes et de la nécessité de maintenir une narrative colossale de création constante d’une autre réalité à la place de la réalité, avec ses obligations qui font peser une contrainte terrible (voir le déterminisme-narrativiste), le but naturel de la pérennisation impliquant la stabilité devient de plus en plus illusoire, de plus en plus insaisissable parce que cette dynamique produit exactement son contraire qui est l’instabilité. La conclusion d’Orlov est donc dubitative, reposant sur l’idée que les USA ne réussiront pas finalement cette “politique de l’échec” (l’“échec de l’échec”) et trébucheront dans un meta-failure (un “méga-échec”), ou l’effondrement final.

«Voilà à quoi nous devrions peut-être nous attendre. L’effondrement financier est déjà tout cuit, et ce n’est qu’une question de temps avant que cela n’arrive effectivement et précipite l’effondrement commercial lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales cesseront de fonctionner. L’effondrement politique peut être évité, et sa meilleure façon de résister sera de commencer le plus grand nombre possible de guerres, afin de tisser, en toile de fond, une multitude d’échecs servant de justification à toutes sortes de mesures d’urgence, qui toutes n’ont qu’un seul objectif: supprimer la rébellion et garder l’oligarchie au pouvoir. Hors des États-Unis, il semblera que les Américains détruisent tout: des pays, des infrastructures, des passants innocents, et eux-mêmes (figurez-vous, apparemment cela fonctionne aussi). De l’extérieur, regardant dans la salle des miroirs sans tain de l’Amérique, cela ressemblera à un pays devenu fou; mais il y ressemble déjà de toute façon. Et à l’intérieur de la salle des miroirs, cela ressemblera à de vaillants défenseurs de la liberté qui luttent contre les ennemis implacables du monde entier. La plupart des gens resteront dociles et agiteront juste leurs petits drapeaux.

»Mais je m’aventurerai à parier qu’une défaillance se produira à un certain moment se traduisant par un méta-échec: l’Amérique échoue même à l’échec. J’espère qu’il y a quelque chose que nous pouvons faire pour aider ce méga échec de l’échec à se produire le plus vite possible.»

Le constat est donc que les USA n’arriveraient pas à la maîtrise de cette “politique de l’échec” qui suppose un contrôle de l’échec, de l’intensité de l’échec, et seraient emportés par cette incontrôlabilité qui conduirait à ce “méga-échec” décisif. Il s’agit là d’une appréciation qui suggère d’autres voies d’explication, dans lesquelles l’image de l’Amérique devenue folle joue un rôle essentiel («De l’extérieur, regardant dans la salle des miroirs sans tain de l’Amérique, cela ressemblera à un pays devenu fou; mais il y ressemble déjà de toute façon.») ; et dans lesquelles le “méga-échec” ne serait pas une défaillance mais au contraire le véritable but poursuivi, la véritable “réussite de l’échec”. L’obsession de l’Amérique pour son exceptionnalité, sa puissance, sa réussite et son succès, serait alors de nature pathologique et produirait aisément, dans la phase d’hypertrophie de paroxysme où l’on se trouve, son double inverti qui serait la fascination de l’échec ; ce serait alors le comble absolument indépassable de l’hybris : le défi absolu de l’obsession de l’exceptionnalité et du succès étant de mettre cette affirmation à l’épreuve de l’échec à mesure. Cette fascination implique évidemment une tendance suicidaire affirmée puisque l’absolu de l’hybris est que l’échec (le méga-échec) de l’Amérique ne peut venir que d’elle-même. Cette hypothèse avait été prophétisée par Lincoln, sorte de psychanalyste visionnaire, dans son discours de 1838 que nous ne cessons de rappeler tant il va au cœur du phénomène de l’américanisme, dans le chef de l’un des plus fameux présidents de l’histoire des USA ... Voir, par exemple, le 21 mars 2014, où nous parlions de “la perspective de l’effondrement” et de l’impuissance de l’Amérique à devenir ce qu’elle affirme qu’elle est, – une “nation d’hommes libres” :

«Cette idée est illustrée par une terrible citation de l’Abraham Lincoln, de ses débuts en politique (1838), que nous avons plusieurs fois utilisée, qui sonne comme une affreuse prédiction sur le sort des USA, – et pour nous, bien entendu, sur le sort du Système... “En 1838, le jeune Abraham Lincoln, 29 ans, fit son premier discours après son élection à la Chambre comme Représentant de l’Illinois: ‘A quel moment, donc, faut-il s’attendre à voir surgir le danger [pour l’Amérique]? Je réponds que, s’il doit nous atteindre un jour, il devra surgir de nous-mêmes. [...] Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant.’ (Commentant cette citation le 23 janvier 2010, nous notions ceci, qui vaut pour l’Amérique, mais aussi pour la modernité et, bien entendu, pour son affreuse création de notre contre-civilisation : ‘Le suicide s'explique par le fait que la ‘nation d'hommes libres’ découvre qu'elle n'est pas une nation et que la notion d’‘hommes libres’ est par conséquent une chimère, sorte d'American Dream d’un Lincoln combattant par cette conceptualisation sa terrible tendance au pessimisme et à la dépression de sa psychologie.’”)»

Le rapprochement fait dans cette citation avec le Système renvoie bien entendu aux liens que nous estimons évidents et extrêmement serrés entre l’Amérique et son destin d’une part, et le Système issu du “déchaînement de la Matière” d’autre part. Selon nous, le Système est lui-même producteur d’un engrenage dynamique de l’échec avec son équation surpuissance-autodestruction qui peut apparaître aisément comme une image opérationnelle d’une psychologie suicidaire, impliquant que le système a des dimensions constitutives sinon ontologiques dépassant largement et décisivement la seule mécanique. Son accointance avec l’Amérique, ou l’Amérique née comme créature du Système (du “déchaînement de la Matière”) est alors évidente. Le processus est décrit aussi bien, dans notre Glossaire.dde, dans le texte sur “le Système” (voir le 8 juillet 2013) que dans notre texte sur “l’effondrement du Système” (voir le 12 janvier 2014). Nous citons un extrait du second :

«Maintenant, nous en venons au cœur du sujet, qui est cette thèse, ou plutôt cette hypothèse circonstanciée, de la “crise d’effondrement du Système” fondée sur l’affirmation que le Système, dans sa mécanique même, dans sa dynamique, dans sa finalité, ne peut que s’effondrer. [...] Il s’agit de la description du mécanisme selon lequel le Système suivant la dynamique formulée par l’abrégé “dd&e” (voir le 7 novembre 2013) recherche déstructuration et dissolution grâce à sa surpuissance, jusqu’au but final de l’entropisation. Mais pour développer cette surpuissance, il a besoin de se structurer, et son action de déstructuration et de dissolution finit très vite par agresser et détruire en les dissolvant ses propres structures. Ce constat est impératif aujourd’hui où le Système, au sommet de sa surpuissance et dominant tout sans aucun doute, constituant le Tout de notre contre-civilisation, ne peut exercer sa dynamique dd&e que contre lui-même puisqu’il n’a plus guère d’obstacle fondamental structuré auquel faire subir ce traitement; plus il agit de la sorte plus il se sent effectivement s’autodétruire, plus il renforce sa poussée de surpuissance pour éviter cette autodestruction plus il s’agresse lui-même et s’autodétruit... C’est la logique fermée implacable de l’équation surpuissance-autodestruction. Voici un extrait décrivant l'opération, du texte du ‘Glossaire.dde’ sur “le Système”, du 8 juillet 2013...»

Il nous paraît justifiée de considérer que l’attaque frontale lancée par les USA contre la Russie, d’autant plus par sa nature même d’impréparation rappelée encore récemment par la citation d’une interview d’Anatol Lieven (voir le 4 mars 2015), comme l’on saute sur une occasion unique qui se présente et qu'on n'avait pas prévue, représente une tentative radicale, peut-être la tentative ultime qui doit se solder par “la réussite de l’échec” que serait finalement un “méga-échec” si on considère la thèse à la lumière de la tendance suicidaire déjà décrite par Lincoln. On observe combien cette attaque frontale se manifeste par des événements assez réduits sur le théâtre de la chose (en Ukraine, vis-à-vis de la Russie) par rapport à l’énormité de l’enjeu, combien elle se marque par l’incompréhension, la stupéfaction, voire la passivité des principaux autres acteurs concernés : outre le désarroi des Européens aujourd’hui manifeste, Orlov parle justement de la passivité de la Russie, «Les efforts acharnés pour attiser l’hystérie comme au temps de la guerre froide sous le nez d’une Russie autrement préoccupée mais essentiellement passive, semblent hors de proportion avec la menace militaire réelle posée par la Russie...»

Par contre, comme cela est noté dans cette citation, cette “attaque frontale” est l’objet d’une fantastique agitation psychologique aux USA même, d’une hystérie qui, à notre estime, dépasse très largement celle de la Guerre froide, essentiellement dans le chef de la direction washingtonienne qui prit dans cette époque bien garde à ne jamais sombrer dans l’hystérie justement, en évitant toute provocation vis-à-vis de l’URSS à cause de l’importance des enjeux internationaux. Ce contraste semble bien marquer que la crise des USA avec la Russie est bien une affaire complètement intérieure à l’Amérique, une affaire du déchaînement de la psychologie américaniste devenue folle («...cela ressemblera à un pays devenu fou; mais il y ressemble déjà de toute façon.»), exactement comme son modèle qu’est la Matière s’est déchaînée depuis la fin du XVIIIème siècle, au moment de la fondation de la Grande République.

Au reste, on sent bien qu’Orlov est tenté par l’hypothèse : «La Russie, d’un autre côté, surtout quand on est incité à penser qu’il se lève une sorte de fascisme nouveau à la sauce américaine, a la capacité de fournir aux États-Unis un échec de politique étrangère qui éclipserait tous les précédents.» Simplement, à notre sens, et en écartant l’idée surannée du fascisme-ou-pas-fascisme, cette crise avec la Russie est l’occasion intérieure rêvée pour les USA de ce méga-échec qui opérationnaliserait d’une façon satisfaisante pour le raison-subvertie dominant tout à Washington, la tendance suicidaire devenue irrésistible. Même dans cette affaire de l’“ultimatum du Pentagone” (voir le “5 mars 2014), qui s’adresse finalement plus à l’OTAN qu’à la Russie, on sent bien que l’hypothèse de la crise extérieure nourrissant le paroxysme de la crise suicidaire intérieure est présent. (On sait bien que l’OTAN est “la chose” de l’Amérique, que c’est plus qu’un instrument, que c’est l’Amérique elle-même projetée dans sa dimension transatlantique ; dans ce cas, l’OTAN est un acteur intérieur pour le Pentagone, pour sa puissance, pour son hybris, et l’ultimatum lui est envoyé pour une situation de crise que les USA ont eux-mêmes créée à partir de leur hystérie intérieure, dans leur propre être puisque l'OTAN c'est les USA.)

Orlov a raison. Devant une Amérique dans un tel état de tension, de besoin, de manque comme l’on dit d’un drogué, d’accomplissement de sa tentation suicidaire qui s’exprime comme un destin, il faut songer à apporter un peu d’aide («J’espère qu’il y a quelque chose que nous pouvons faire pour aider ce méga échec de l’échec à se produire le plus vite possible»). C’est une simple question, disons de charité chrétienne, sinon démocratique. Il faut savoir aider les amis dans la souffrance.

 

 

Dmitry Orlov: Les US échoueront même à échouer

Dmitry Orlov // Source et traduction : Le Saker francophone

«En regardant ce vaste paysage d'échecs, il y a deux façons de l'interpréter. La première est que l'administration des États-Unis est la plus incompétente que l'on puisse imaginer, et ne peut jamais obtenir quoi que ce soit de correct. Mais une autre façon est qu'ils ne réussissent pas pour une raison très différente: ils ne réussissent pas parce que les résultats ne comptent pas... Mais si, de fait, les échecs ne sont pas un problème du tout, et si à la place il y avait une sorte de pression à l'échec, nous verrions alors exactement ce que nous ne voyons.»

Balayant les titres de la presse mainstream occidentale, puis regardant attentivement derrière le miroir sans tain pour les comparer avec les allées et venues réelles, on peut avoir l’impression que les propagandistes de l’Amérique, et de tous ceux qui suivent dans leur sillage, poussent de toutes leurs forces pour concocter des justifications pour une action militaire quelle qu’elle soit, que ce soit pour fournir des armes à l’armée ukrainienne largement défunte, ou pour un  défilé de matériels et de troupes militaires des États-Unis mis en scène dans la ville presque entièrement russe de Narva, en Estonie, à quelques centaines de mètres de la frontière russe, ou pour mettre des conseillers américains en danger dans certaines parties de l’Irak principalement contrôlées par des militants islamistes.

Les efforts acharnés pour attiser l’hystérie comme au temps de la guerre froide sous le nez d’une Russie autrement préoccupée mais essentiellement passive, semblent hors de proportion avec la menace militaire réelle posée par la Russie. (Oui, en Ukraine, les bénévoles et des munitions filtrent à travers la frontière russe, mais c’est tout.) Plus au sud, les efforts visant à renverser le gouvernement de la Syrie, en aidant et en armant les islamistes radicaux semblent avoir beaucoup de ratés. Mais c’est un scénario bien connu, n’est ce pas? Que l’engagement militaire américain de mémoire récente n’ai abouti qu’à des fiascos? Peut-être que l’échec n’est pas seulement une option, mais plus une nécessité?

Passons-les en revue.

  • L’Afghanistan, après la plus longue campagne militaire de l’histoire des États-Unis, a été rendue aux talibans.
  • L’Irak n’existe plus en tant que nation souveraine, elle est fracturée en trois morceaux, l’un d’eux contrôlé par des islamistes radicaux.
  • L’Égypte a été démocratiquement réformée en une dictature militaire.
  • La Libye est un état moribond en pleine guerre civile.
  • L’Ukraine sera bientôt dans un état semblable; elle a été réduite à la pauvreté en un temps record, moins d’une année.
  • Un renversement récent du gouvernement a sorti le Yémen de la sphère d’influence des États-Unis.
  • Plus près de nous, les choses vont si bien dans les pays d’Amérique centrale dominés par les US, le Guatemala, le Honduras et El Salvador, qu’ils ont produit un flot de réfugiés, tous essayant d’entrer aux États-Unis dans l’espoir d’y trouver un sanctuaire.

En regardant ce vaste paysage d’échecs, il y a deux façons de l’interpréter. La première est que l’administration des États-Unis est la plus incompétente que l’on puisse imaginer, et ne peut jamais obtenir quoi que ce soit de correct. Mais une autre façon de voir est qu’ils ne réussissent pas pour une raison très différente: ils ne réussissent pas parce que les résultats ne comptent pas. Vous voyez, si l’échec était un problème, alors il y aurait une sorte de pression venant de quelque part au sein de l’establishment, et la pression pour réussir pourrait donner sporadiquement lieu à une amélioration des performances, menant à au moins quelques succès. Mais si, de fait, les échecs ne sont pas un problème du tout, et si à la place il y avait une sorte de pression à l’échec, nous verrions alors exactement ce que nous ne voyons.

On peut aussi remarquer que c’est la portée limitée de l’échec [l’échec de l’échec en somme, Note du Saker Fr] qui constitue un problème. Cela expliquerait les récentes rodomontades en direction de la Russie, l’accusant d’ambitions impériales (Russie qui n’est pas intéressée par des gains territoriaux), la diabolisation de Vladimir Poutine (qui est efficace et populaire) et les provocations le long de diverses frontières de la Russie (en laissant la Russie se sentir vaguement insultée mais plus généralement indifférente). On peut faire valoir que toutes les précédentes victimes de la politique étrangère des États-Unis, comme l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, et même l’Ukraine, sont trop petites pour produire un échec assez grand pour satisfaire le goût de l’Amérique pour l’échec. La Russie, d’un autre côté, surtout quand on est incité à penser qu’il se lève une sorte de fascisme nouveau à la sauce américaine, a la capacité de fournir aux États-Unis un échec de politique étrangère qui éclipserait tous les précédents.

Des analyses ont proposé une variété d’explications pour le militarisme hyperactif et surdimensionné de l’Amérique. Voici les trois premiers:

1. Le gouvernement américain a été soumis au complexe militaro-industriel, qui demande à être financé généreusement. Les justifications sont créés artificiellement pour atteindre ce résultat. Mais il semble y avoir une sorte de pression pour fabriquer effectivement des armes et avoir des armées sur le terrain. Est-ce que ça ne serait pas beaucoup plus rentable d’atteindre l’échec total simplement en volant tout l’argent sans passer par la construction réelle des systèmes d’armes? [c’est fait en partie, Note du Saker Fr] Donc il doit y avoir quelque chose d’autre.

2. La posture militaire américaine est conçue pour assurer une domination totale de l’Amérique sur l’ensemble de la planète. Mais domination totale sonne un peu comme succès, alors que ce que nous voyons est un échec complet. Encore une fois, cette histoire ne correspond pas aux faits.

3. Les actes militaires des États-Unis pour défendre le statut du dollar américain comme monnaie de réserve mondiale. Sauf que le dollar américain est lentement mais sûrement en train de perdre son attractivité en tant que monnaie de réserve, comme en témoignent la Chine et la Russie agissant aussi rapidement que possible pour se débarrasser de leurs réserves en dollars américains, et stocker de l’or à la place. De nombreux autres pays ont conclu des accords entre eux pour cesser d’utiliser le dollar américain dans le commerce international. Le fait est qu’on n’a pas besoin d’un énorme potentiel militaire pour vider sa monnaie nationale dans les toilettes, donc, une fois de plus, quelque chose d’autre doit se passer.

Il y a beaucoup d’autres explications possibles, mais aucune d’entre elles n’explique le fait que le but de tout ce militarisme semble être de parvenir à l’échec.

Peut-être une explication plus simple suffirait? Que diriez-vous de celle-ci?

Les États-Unis ont abandonné leur souveraineté à une clique d’oligarques financiers. N’ayant plus personne à qui répondre de ses actes, cette oligarchie américaine (et dans une certaine mesure internationale) a ruiné la situation financière du pays, en augmentant la dette jusqu’à des niveaux stupéfiants, détruisant l’épargne et les retraites, avilissant la monnaie et ainsi de suite. L’inévitable fin du jeu est que la Réserve fédérale des États-Unis (avec les banques centrales des autres pays développés) finira par acheter toute les dettes souveraines avec l’argent qu’ils impriment à cet effet et, au bout du compte, cela conduira inévitablement à l’hyperinflation et à la faillite nationale. Un ensemble très particulier de conditions a empêché ces deux événements d’avoir lieu jusqu’à ce jour, mais cela ne signifie pas qu’ils ne se produiront pas, parce que c’est ce qui arrive toujours, tôt ou tard.

Maintenant, supposons qu’une oligarchie financière ait pris le contrôle du pays, et, comme elle ne peut pas contrôler ses propres appétits, elle est en cours d’effondrement. Alors, il serait logique pour elle d’avoir une sorte de plan de sauvegarde pour le jour où tout le château de cartes financier s’écroulera. Idéalement, ce plan aurait pour effet de mettre fin à toute chance de révolte des masses opprimées, et de permettre à l’oligarchie de maintenir sa sécurité et sa richesse. En temps de paix, c’est possible aussi longtemps qu’elle peut apaiser la populace avec du pain et des jeux, mais quand une calamité financière provoque un crash économique, le pain et les jeux deviennent rares, et la solution de repli à portée de main, c’est la guerre.

N’importe quelle justification pour la guerre fera l’affaire, qu’il s’agisse de terroristes étrangers ou nationaux, du croquemitaine russe, ou d’extraterrestres hallucinés. Le succès militaire n’est pas important, parce que l’échec est encore mieux que le succès pour maintenir l’ordre, car il permet de forcer l’ordre grâce à diverses mesures de sécurité. Plusieurs pistes sont explorées et ont été testées, telles que l’occupation militaire de Boston à la suite des attentats et la mise en scène sur le marathon de Boston. L’infrastructure de surveillance et le complexe industriel des prisons partiellement privatisé sont déjà en place pour enfermer les indésirables. Un échec vraiment énorme fournirait la meilleure justification pour mettre l’économie sur le pied de guerre, imposant la loi martiale, la répression de la dissidence, interdisant les activités politiques extrémistes et ainsi de suite.

Voilà à quoi nous devrions peut-être nous attendre. L’effondrement financier est déjà tout cuit, et ce n’est qu’une question de temps avant que cela n’arrive effectivement et précipite l’effondrement commercial lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales cesseront de fonctionner. L’effondrement politique peut être évité, et sa meilleure façon de résister sera de commencer le plus grand nombre possible de guerres, afin de tisser, en toile de fond, une multitude d’échecs servant de justification à toutes sortes de mesures d’urgence, qui toutes n’ont qu’un seul objectif: supprimer la rébellion et garder l’oligarchie au pouvoir. Hors des États-Unis, il semblera que les Américains détruisent tout: des pays, des infrastructures, des passants innocents, et eux-mêmes (figurez-vous, apparemment cela fonctionne aussi). De l’extérieur, regardant dans la salle des miroirs sans tain de l’Amérique, cela ressemblera à un pays devenu fou; mais il y ressemble déjà de toute façon. Et à l’intérieur de la salle des miroirs, cela ressemblera à de vaillants défenseurs de la liberté qui luttent contre les ennemis implacables du monde entier. La plupart des gens resteront dociles et agiteront juste leurs petits drapeaux.

Mais je m’aventurerai à parier qu’une défaillance se produira à un certain moment se traduisant par un méta-échec: l’Amérique échoue même à l’échec. J’espère qu’il y a quelque chose que nous pouvons faire pour aider ce méga échec de l’échec à se produire le plus vite possible.

Traduit par Hervé, relu par jj et Diane pour le Saker Francophone